Élégances dans sensualités,                             à l’adresse de Patrice de Santa Coloma, 5 novembre 2018.

Je veux parler de ta peinture.
Cher Patrice, je reste en retrait.
Je recule. J’ai peur de réduire sa portée.

Ce matin, comme tous les matins, je lis une page.
Je reste en repli d’une phrase.
Contre toute attente, ma lecture est déportée sur une grève bien aimée : L’Empire des signes.

Le Japon avait mis Roland Barthes en situation d’écriture.
C’est la présence sensible de tes peintures dans une phrase lue ce matin, qui — toute comparaison gardée avec le grand R.B. — me met en situation d’écrire « le vide de paroles » liant la substance et la forme des expressions verbales et picturales.

Cette phrase décrit un « espace de création très sensuel et très esthétique». Aussitôt, je vois tes tableaux.
Pourtant la phrase provoque ma méfiance quand ta manière de peindre redonne confiance à mon regard peureux.
Les savoirs artistiques constitués et les évaluations qu’ils induisent (« les processus de constitution de la valeur
des œuvres » !) relèvent de spécialités langagières qui ne sont pas mon fait.
La reconnaissance, pour et par les ordres culturels établis — Esthétique et Sensualité — n’a pas lieu d’abstraire ici ce qui se passe entre une chose peinte et une chose écrite.

Ta peinture provoque une manière de vision de formes colorées non identifiées que les yeux d’aujourd’hui ont du mal à supporter. Les regards inquiets et fatigués sur ce monde, dans ce temps, ne veulent plus, ne peuvent plus faire l’effort de regarder —et surtout de se laisser regarder par les Choses vues, par Le Parti pris des choses. C’est pourtant bien là que se tient l’effort nécessaire pour tenter d’y voir encore un peu quelque chose dans la confusion généralisée qui domine nos façons d’exister.

L’extrême condensation d’émotions per via di porre qui déborde de tes prouesses picturales repousse la tentation de paraphraser tes peintures. Mes visions asservies aux cadres ne sauraient trop te remercier de les briser et de les augmenter sans les enfermer.
Tu ne peins pas les choses, ce sont les choses qui étoilent ta matière picturale d’éclairs multiples.
J’ai besoin de tes yeux pour les voir. Le ressassement de l’ébranlement des couleurs flottantes dans des formes irrésolues reste longtemps après l’avoir vu. Tu peins des « signes vides », pourtant ils provoquent sans limites de sens mes désirs de signification.

À l’intérieur de L’Empire des signes, je déplace (à peine en vérité) le mot écriture et le remplace par le mot peinture. Puis je regarde à nouveau tes peintures avec ce que ça fait.
En effet, tes peintures font vaciller ce que je croyais voir des choses peintes.
Je ne faisais que les savoir selon des principes de visibilité déjà verbalisés et ainsi obligés.
Tes tableaux me font voir ce « vide de parole » qui constitue l’écriture selon Barthes, selon une relation parole/écriture qui est aujourd’hui bien souvent occultée.
« Méfiance pour la parole, méfiance pour la connaissance », l’exactitude des traits tirés de La finitude des corps simples, Claude Royet-Journoud —que tu cites— fait tomber l’équilibre précaire des Histoires de peintures dont je me souvenais. 

Ta main de peintre « éparpille [en] contenu invisible » les Corps flottants du vitré et affranchit de tout sens tes peintures prenant formes et couleurs d’une « chose encore vive et palpable qui vient faire basculer l’instant. » 
Cette chose n’est pas pleine, pas gavée, pas replète, pas gonflée d’orgueil comme la Grenouille de la fable prête à éclater, elle est juste « polyptiquement » désirée et dérive sans se laisser amarrer sur un flux ininterrompu d’autres choses d’un monde coloré ainsi jamais perçu : « Deux grandes lignes sur une longueur d’environ 8m et une hauteur de 2m ». Ut pictura poesis : l’écriture ne va pas à la ligne, elle est la ligne. La peinture de même.

Par exemple, Les Diplopies.
Ce qui, avant toute chose, me touche dans cette série de peintures c’est qu’elles manifestent une pratique et une expérience artistique dont la vitalité, la sensibilité et l’intelligence des formes colorées juxtaposent deux propositions entre lesquelles le lien de dépendance n’est qu’implicite. Le long trait gracieux et sévère, à ligne mélodique jaune traversant les deux tableaux, dispense la vision d’un outil de coordination ou de subordination. Une « parataxe picturale » en quelque sorte. 

Les deux tableaux, chacun de leur côté, ensemble et séparés, exorcisent toute « erreur perceptive ».
À gauche, je vois des signes noirs d’aspect familier (nous partageons, ensemble et séparés, une certaine heure du jour). À droite je regarde des formes ambiguës qui s’affrontent (des combats faisaient rage aussi sur les palettes de Kandinsky).

Le tableau comme chose de l’écriture, l’écriture comme chose du tableau, ce n’est pas la réciprocité par association de formes, c’est « parce qu’il y a diplopie de toute façon » :
« Le monde vécu est maintenu en « images » ; c’est-à-dire en langage : enchantement du deuxième degré, qui conserve les apparitions du monde apparaissant, tenues pour telles : autrement dit du sens.
Pourquoi ? Pour la beauté. » (Michel Deguy)

Catherine Pomparat



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